Interventions du Premier ministre
Imprimer cette page 21-11-2006 00:00

Intervention à l’émission Ripostes, sur France 5 (1ère partie)

SERGE MOATI Bonsoir. Vous êtes bien. Vous êtes vraiment bien sur FRANCE 5 et c’est RIPOSTES numéro 274 déjà ? Eh oui. Mais alors c’est un RIPOSTES tout à fait exceptionnel puisque j’ai le privilège d’avoir le Premier ministre ; le Premier ministre DOMINIQUE DE VILLEPIN devant moi. Je suis très heureux de vous recevoir...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est un grand bonheur pour moi...
SERGE MOATI Ca me fait très très plaisir. Nous allons avoir un entretien comme ça pendant une petite demi-heure et puis alors vraiment... Je voudrais d’abord... je vais commencer par citer votre livre "Le cri de la gargouille", qui est paru chez ALBIN MICHEL en 2002. Alors vous dites : les salles de réunion se vident mais on se bouscule devant les caméras. La politique ne se met plus en scène que sur la banquette des animateurs ou le tabouret des amuseurs cathodiques. Alors vraiment merci beaucoup...merci vraiment beaucoup d’être là. C’est vrai, ça, vous pensez que la politique n’intéresse plus personne ? Ou il faut l’exciter par des animateurs cathodiques ? Enfin qu’est-ce qui vous arrive ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN La politique avec ce qu’elle suppose de complexité, avec ce qu’elle suppose d’exigence, n’est pas toujours facile à expliquer. La politique est souvent mystérieuse et alors on veut la rendre plus facile d’accès, plus simple et c’est normal parce que c’est l’exigence démocratique mais parfois on arrive aussi à la transformer et la montrer telle qu’elle n’est pas. Et alors là c’est dommage.
SERGE MOATI Oui mais vous ne semblez pas avoir une estime très forte pour cette démocratie d’opinion comme on dit, qui tient haut le pavé en ce moment, alors compassion, trémolos, empathie... moi d’ailleurs je pense comme l’opinion publique.. Le temps est-il venu des démagos de tous bords ? Ou alors y aurait-il une crise de la démocratie représentative ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, il y a une crise certainement de la démocratie représentative mais il y a tout simplement une difficulté de la démocratie permanente à s’adapter mais c’est tout l’intérêt de la démocratie, c’est qu’elle n’est pas figée une fois pour toutes. Il faut l’habiter, la faire vivre et la première exigence de la démocratie, c’est de répondre aux attentes des citoyens ; alors quand au travers de la politique, on veut en plus amuser les gens, alors là parfois on se trompe.
SERGE MOATI Je pense comme vous, ça veut dire quoi ? Je pense comme vous, je pense comme les Français, voilà, ça veut dire quoi ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN Je ne veux pas me livrer à une interprétation ; je pense que ce qui a voulu être dit, c’est en fonction des attentes, des interrogations, eh bien j’écoute ce que les gens disent et à partir de là, j’exprimerai mon opinion.
SERGE MOATI Mais ce n’est pas une blague de vouloir des hommes politiques qui nous ressemblent ? Vous savez, "Ah ! il est formidable ce type-là, il nous ressemble, il parle comme nous etc !" ; est-ce que ce n’est pas une vraie blague et un vrai piège très anti-démocratique pour le coup si on réfléchit un peu ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui mais comment faire en sorte de s’exprimer quand la démocratie aujourd’hui passe souvent par des émissions qui sont des émissions de vulgarisation, des émissions qui sont des émissions où l’homme politique côtoie un chanteur à la mode, un animateur ? Ce n’est pas toujours simple d’arriver à trouver son expression. Alors certains estiment que c’est la place d’un homme politique et qu’il faut investir tous les lieux. Moi je n’en suis pas absolument convaincu. Je crois que la parole politique doit garder son exigence et sa spécificité.
SERGE MOATI Vous êtes avare d’ailleurs de shows télévisés... vous venez rarement à la télévision. On vous voit rarement...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, relativement peu.
SERGE MOATI Vous n’aimez pas trop ça...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est-à-dire que je pense que si c’est pour raconter des histoires ou des blagues, il y a des gens qui le font beaucoup mieux que moi. Si c’est pour raconter des anecdotes, il y a des gens qui sont beaucoup plus talentueux que moi ; donc moi, ma responsabilité c’est dans les fonctions qui sont les miennes, de prendre des décisions, d’essayer bien sûr de les expliquer, de les faire comprendre, de les faire partager mais ce n’est certainement pas de faire un métier qui n’est pas le mien.
SERGE MOATI Vous dites que la France est un étrange pays, je vous cite toujours, c’est le pays de Marius et de Cyrano, le pays de Tartuffe et de monsieur Jourdain...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Merveilleux pays...
SERGE MOATI Oui d’accord, merveilleux pays, mais toujours prêt à rire et à pleurer, c’est-à-dire à râler aussi, à monter au cocotier tout de suite etc.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Bien sûr, c’est le pays de la diversité. On est un pays unique au monde et j’entends bien que la France reste la France et que les Français puissent préserver cette identité française. Je crois que le grand combat qui est devant nous, c’est de savoir si demain nous ressemblerons aux Américains ou aux Anglais ou si nous Français resterons ce que nous sommes, porteurs d’une faconde, porteurs d’une culture, porteurs d’un tempérament, porteurs d’une histoire et porteurs d’une mémoire. C’est pour cela que tous les grands débats que nous avons connus au fil des dernières années, des derniers mois, sont aussi importants, se situer dans le monde, se situer par rapport à soi-même, se situer par rapport à l’autre qui est votre frère même s’il n’a pas la même couleur de peau, même s’il n’a pas la même religion, tout ça c’est le grand enjeu républicain, la République française, c’est un formidable équilibre entre des tendances parfois très opposées et ça marche et il faut faire en sorte que ça continue de marcher.
SERGE MOATI Quelle morosité par moments ! Vous l’entendez, vous, quand vous êtes enfermé à Matignon ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Bien sûr qu’on l’entend et je dirais même que malheureusement quand on est à Matignon, on n’entend que ça ! On n’entend que la plainte, que la récrimination, que la colère. Ce qui est difficile, c’est justement d’équilibrer en permanence les voix et donc il faut multiplier les rencontres. Il est évident que quand vous allez en Ardèche, vous n’entendez pas la même chose que dans les faubourgs de Marseille, de Paris ou dans les salons parisiens. Je crois donc qu’il faut savoir entendre toutes les voix en même temps et elles ne disent pas la même chose.
SERGE MOATI J’imagine qu’il y a eu des moments où vous vous dites "j’en ai marre, je n’en peux plus"...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non.
SERGE MOATI Allez arrêtez ! Comment non ? !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non parce que moi j’ai choisi d’être là ; moi je ne suis pas un homme politique classique, j’ai choisi d’être là.
SERGE MOATI Jamais élu.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Jamais élu.
SERGE MOATI Ca vous a été suffisamment reproché par vos amis, jamais élu...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui mais j’ai choisi d’être là. Donc la plainte, ce n’est pas pour moi. Je serais sans doute le plus mal placé pour me plaindre et surtout la politique, c’est quand vous avez la chance à un moment donné même dans une situation difficile, quand vous avez la chance de défendre nos concitoyens, c’est un honneur qui doit se goûter à chaque instant, une fois de plus même si les choses ne sont pas simples.
SERGE MOATI Elles ne sont pas franchement simples. Alors le rideau va se lever, dans six mois, dans même pas six mois, il va se lever, l’élection présidentielle : les acteurs finissent de se préparer, le cœur battant en coulisses, on connaît les rôles principaux et le très fameux couple favori, Ségolène ROYAL, Nicolas SARKOZY sous les applaudissements etc... Effervescence et brouhaha des premières, le public trépigne d’impatience, les sondages s’affolent, une certaine Bernadette C., critique renommée parle même du retour sur le devant de la scène d’un acteur chevronné que vous connaissez bien, un certain Jacques CHIRAC. Vous avez des infos là-dessus ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Ah je n’ai pas d’infos là-dessus.
SERGE MOATI Non mais bien sûr. Que comptez-vous faire alors vous ? Manger un esquimau à l’orchestre, vous assoupir dans l’allégresse d’une belle journée de mai comme ça ? Ou bien compter les points, dire "ça ne marchera pas, ils ne tiendront pas, ça va se casser la gueule...", comment vous sentez ça ? Ne me dites pas que vous êtes là pour travailler jusqu’au dernier jour...
DOMINIQUE DE VILLEPIN J’ai une tâche, j’ai une mission...
SERGE MOATI Ca, je sais.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Nous ne sommes pas dans un pays qui peut s’offrir six mois de vacances et une parenthèse pendant plusieurs mois de l’action gouvernementale. Aucun pays au monde aujourd’hui ne se le permet ; pourquoi est-ce que la France déciderait pendant six mois de ne pas prendre de décisions ? !
SERGE MOATI D’accord...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non mais c’est important, il faut bien que quelqu’un dirige le gouvernement, il faut bien que les décisions soient prises. La vie des Français ne s’arrête pas aujourd’hui et elle ne reprendra pas après mai... que dis-je, après juin, à la fin des élections législatives. Donc nous sommes dans une situation où la barre doit être tenue, les décisions doivent être prises. Regardez sur le tabac, nous prenons des décisions ; nous sommes en permanence soucieux d’apporter la juste réponse aux difficultés, aux impatiences des Français.
SERGE MOATI Est-ce que tout est joué Monsieur le Premier ministre ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Rien n’est joué. Mais je pense que c’est la règle politique. Je parlais de mémoire et d’histoire ; quand on se reporte en arrière, quand on regarde les dernières élections, on se rend bien compte que le temps de la décision des Français par les Français, c’est un temps qui vient relativement tard dans la campagne électorale.
SERGE MOATI Vous êtes sûr qu’on retrouvera par exemple Ségolène ROYAL et Nicolas SARKOZY...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je ne suis sûr de rien...

SERGE MOATI Vous êtes sûr qu’on ne les retrouvera pas ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN On les retrouvera peut-être ; aujourd’hui si l’on en croit les sondages, il y a toutes les chances pour qu’on les retrouve mais rien n’est écrit. Rappelez-vous les élections précédentes, ceux qui étaient donnés gagnants au mois de septembre, au mois d’octobre, au mois de novembre, n’ont pas tous été sur la photo finale...
SERGE MOATI Et votre intuition alors, parlons d’intuition ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mon intuition, c’est que les Français sont rebelles à tout choix qui leur est imposé...
SERGE MOATI Et là ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je dis bien à tout choix qui leur est imposé, c’est-à-dire que chaque fois qu’on veut leur forcer la main, chaque fois que des observateurs inspirés, des journalistes bien informés veulent prédire l’avenir, à six mois, à quatre mois ou à trois mois d’une échéance, ils se trompent et c’est une règle absolue. Les Français veulent garder leur liberté et ils se font leur choix sur celui ou celle qui sera le mieux placé pour devenir président ou présidente de la République à un moment très particulier parce que ce qui est aujourd’hui mesuré, ce n’est pas celui ou celle qui sera le mieux placé pour la fonction, ce qu’on mesure, c’est la sympathie, c’est l’image, c’est... une femme en politique, c’est nouveau, c’est attirant, c’est intéressant. On mesure cela. Mais mesure-t-on la capacité, l’aptitude, le sérieux de telle ou telle candidature ? Nous n’en sommes pas là, ça viendra plus tard.
SERGE MOATI Vous pensez quoi, vous ? Vous regardez ça de près quand même, vous pensez quoi ? Vous pensez que ce n’est pas sérieux, que ce n’est pas des bonnes candidatures ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Ce sont de bonnes candidatures. La question c’est de savoir si aujourd’hui la compétition est celle qui préfigure le choix d’un président de la République ou celle qui préfigure un grand dirigeant, un Premier ministre par exemple. Je ne crois pas que les Français soient rentrés dans le choix présidentiel.

SERGE MOATI On ne se dit pas : tiens, cet homme, cette femme serait présidente...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Le jour où on se le dit, il se passe quelque chose.
SERGE MOATI Vous, vous allez y aller ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN Vous m’avez entendu. J’ai dit très clairement ce qu’il en était : l’action qui est la mienne, la priorité qui est donnée à l’action gouvernementale. Vous savez, _ SERGE MOATI, moi je ne suis pas dans les hypothèses ; il ne m’appartient pas aujourd’hui de lire dans le marc de café. Je crois qu’en politique comme dans la vie, il faut avancer pas à pas. Alors on peut avancer à grands pas, certains le font avec beaucoup de talent... sur la scène politique, bien sûr, moi je suis très admiratif du parcours de Nicolas SARKOZY, très admiratif...
SERGE MOATI Un ami...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est vrai... énergie, détermination, enthousiasme, c’est formidable mais chacun avance et doit avancer à son rythme selon l’idée qu’il a de l’intérêt général. Moi je suis Premier ministre, donc je suis dans ma fonction de Premier ministre.
SERGE MOATI Mais votre rythme à vous, c’est si Nicolas SARKOZY se casse la gueule, s’il y a un problème, vous y allez ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Pourquoi voulez-vous qu’on échafaude sur l’échec des uns ou des autres ?
SERGE MOATI On réfléchit...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais d’abord on n’a pas que cela à penser, on n’est pas matin, midi et soir aujourd’hui dans l’élection présidentielle...
SERGE MOATI Vous êtes bien le seul alors !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non, comme chef du gouvernement, je peux vous dire que ça n’agite pas ma vie quotidienne. Aujourd’hui ce que je crois essentiel, c’est que les Français puissent avoir le meilleur pour les représenter le moment venu comme président de la République.
SERGE MOATI Qu’est-ce qui vous empêcherait d’être le meilleur, vous ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je vais vous dire, je regarde en arrière ; quand je regarde ce qui s’est passé depuis 1958, je pense que les Français ne se sont jamais trompés ; ils ont toujours choisi celui qui à un moment donné était le mieux placé pour les représenter...
SERGE MOATI Y compris en 81 ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Y compris en 81, je pense que le choix qui a été fait en 81, correspondait aux attentes des Français, correspondait ...
SERGE MOATI Y compris en 2002 lorsqu’ils ont mis LE PEN au deuxième tour ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Le choix était celui de la colère. L’expression, c’était la colère. Ils ont envoyé un message très fort. Quand les Français ont dit non au référendum européen... la colère s’exprime et dans ces cas-là, on a intérêt à l’entendre parce que ce message, derrière la colère, il nous dit aussi des choses ; il nous dit : l’Europe, ce n’est pas qu’on n’en veut pas, on ne veut pas de l’Europe que vous êtes en train de préparer. Et cela, c’est à nous de le transformer. Vous savez, il faut parfois comprendre les choses quand elles vous viennent en pleine figure mais il faut aussi comprendre à demi-mots parce que combien de messages nous adressent les Français ?
SERGE MOATI Pour répondre à ma question... vous allez manger des esquimaux, c’était ridicule ce que je vous ai dit mais enfin on voyait bien ce que je voulais dire, qu’est-ce que vous ferez alors, si c’est Ségolène présidente ? A la limite, ça ne vous dérange pas trop ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Pourquoi ?
SERGE MOATI Chef de l’opposition, un truc comme ça, non ? ! Une ancienne copine de l’ENA, tout ça...
DOMINIQUE DE VILLEPIN
SERGE MOATI, le problème, quand vous pensez à l’élection présidentielle, moi je suis comme tous les Français, c’est quel est l’intérêt général de notre pays ? Ce n’est pas de me dire "c’est plus confortable si c’est untel ou unetelle", ce n’est pas le sujet...
SERGE MOATI Certes...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Vous dites "certes", mais c’est beaucoup plus que "certes" parce que moi c’est la raison pour laquelle je suis en politique ; je suis en politique parce que ce qui m’intéresse, c’est que les Français dont je pense qu’ils ont des capacités formidables et ils l’ont prouvé tout au fil des années, quand on regarde le chemin parcouru par notre pays, on voit bien cet esprit, cette disponibilité, cette volonté d’avancer, eh bien je pense que l’intérêt général de la France, c’est la seule chose qui compte dans l’élection présidentielle. Et vous savez, nous ne sommes plus dans des temps d’idéologie, je ne crois plus que les gens se déterminent par rapport à la gauche à la droite...
SERGE MOATI Ah bon ! ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je crois qu’aujourd’hui, l’essentiel, c’est qui sera capable de faire en sorte que la France préserve son identité, que la France soit capable de mieux protéger les Français, que la France soit capable d’avoir plus d’opportunités pour permettre à l’esprit d’initiative de s’exprimer. Donc je crois que nous n’avons pas aujourd’hui la clef de la présidentielle ; sur le fond, quel sera le thème dominant, quelle sera la fracture sociale de 2007 ?
SERGE MOATI Ou l’insécurité de 2007...

DOMINIQUE DE VILLEPIN Ou l’insécurité de 2002... nous ne le savons pas. Je crois que quand nous le saurons, nous y verrons plus clair. Et puis par ailleurs, il y a dans le jeu politique une liberté qui est la caractéristique de la démocratie, nous ne savons pas ce que fera le président de la République, nous ne savons pas comment les deux grands partis se tiendront au fil des prochains mois. Je pense que la précipitation du Parti socialiste est une erreur. Je pense qu’avoir choisi une candidate si tôt, c’est une erreur....
SERGE MOATI Et l’UMP ? Et l’UMP, tout a l’air d’être fait alors que vous n’êtes d’accord sur rien sur le programme de l’UMP !
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est bien pour cela que nous nous sommes battus et je me suis battu pour que ma famille politique ne se prononce qu’en 2007 parce que le risque, une fois que vous avez défini deux candidats, vous avez figé les choses, donné le sentiment aux Français que tout est préjoué ! Le risque, c’est que l’aventure se fasse en dehors d’eux et que ce soit sur les extrêmes, sur les marges que les choses se passent. Et alors vous êtes dans un piège qui vous est tendu, c’est-à-dire que c’est la contestation, c’est la colère, c’est la vocifération qui fait l’élection, ce n’est pas la proposition...
SERGE MOATI Et un 21 avril bis éventuellement, vous ne l’excluez pas.
DOMINIQUE DE VILLEPIN On ne peut rien exclure aujourd’hui.
SERGE MOATI D’accord. Regardez cette photo-là, vous allez vous retrouver... là c’est la fameuse promotion Voltaire... Vous aviez quel âge ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN J’avais 24-25 ans.
SERGE MOATI Gros plan de vous, Monsieur le Premier ministre, vous êtes au fond, caché...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Discret...
SERGE MOATI Discret, comme toujours, attendant que ça se passe peut-être, guettant le moment... Vous allez surgir comme ça au premier plan et puis hop ! Regardez cette jeune femme que nous allons découvrir, là voilà, souriante comme un soir d’élections présidentielles, déjà triomphante, au firmament, ce sourire admirable...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Et puis un jeune homme pas très loin...
SERGE MOATI Et un jeune homme pas très loin sur sa gauche bien sûr... sur sa gauche, François HOLLANDE, et son cœur déjà battait pour François HOLLANDE. Alors revenons à vous, Monsieur le Premier ministre, s’il vous plaît... Est-ce que vous imaginiez que cette jeune femme un jour pourrait être comme ça celle qu’elle est devenue ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non je crois qu’à cet âge-là, on ne peut rien imaginer ; on sait qu’il y a des talents, on sait qu’il y a des appétits, on sait qu’il y a des enthousiasmes mais rien n’est écrit.
SERGE MOATI Vous, vous étiez déjà à droite si j’ose dire et gaulliste à ce moment-là ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Gaulliste, oui bien sûr.
SERGE MOATI Pourtant à Caracas... En mai 68, vous faites grève dans votre lycée, vous êtes le seul à faire grève dans votre lycée.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Tout simplement parce que quand vous êtes à des milliers de kilomètres de votre pays et que vous participez à ce qui se passe dans votre pays, c’est assez difficile de se concentrer sur ses études...
SERGE MOATI Là à l’ENA, vous êtes gaulliste...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je suis gaulliste, j’ai toujours été gaulliste...
SERGE MOATI Vous êtes un peu seul dans votre promotion là...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Nous sommes quelques-uns... sans doute moins organisés que ne l’était à l’époque la gauche...
SERGE MOATI François HOLLANDE qui était le patron des étudiants socialistes.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Absolument.
SERGE MOATI Alors vous dites, puisque vous êtes un enfant de l’exil, un enfant des confins, vous dites : j’ai rêvé la France avant de la connaître. Elle ressemblait à quoi cette France rêvée ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Elle ressemblait à ce que j’en voyais quand avec mes camarades régulièrement tous les deux ou trois mois, on nous plongeait dans le noir pour nous montrer des diapositives, alors c’était qui le port de Sète, qui Cabourg, qui la Savoie et je sentais devant ces enfants qui pour certains n’avaient jamais été en France, on sentait les sanglots monter, on sentait l’émotion les étreindre parce que c’était une terre qu’ils aimaient passionnément même si pour certains ils ne l’avaient jamais vue. Alors ce n’était pas mon cas parce que moi...
SERGE MOATI Vous y alliez en vacances...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui et puis j’ai grandi aussi en France et puis j’ai une grande famille répartie un peu partout, donc ça fait qu’on a des racines multiples dans des terroirs multiples et puis j’ai surtout un père, une mère qui m’ont appris à la connaître, à l’aimer très jeune parce que quand vous êtes loin, ce sont de longues histoires, de longues veillées, pas de télévision et on vous parle du pays qui est le vôtre et on vous raconte le pays qui est le vôtre et on vous raconte l’épopée de ce pays. Donc vous vivez dans cette histoire et puis chez moi, les rites étaient les rites, rite de la radio ondes courtes où tous les jours, on captait... les nouvelles du pays, l’arrivée du courrier, les images quand elles nous parvenaient.
SERGE MOATI Et votre père écoutait les discours du Général de GAULLE sur le GRUNDIG !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Absolument et puis on a reçu le Général de GAULLE en 1964. Ca reste un grand moment puisque c’est mon père qui l’a accueilli à Caracas et que j’ai vu mon père répéter devant la glace et devant nous, on était requis pour la circonstance, quand il répétait son discours qui se terminait inlassablement : merci Mon Général, merci pour la France.
SERGE MOATI Alors comme vous êtes un élève un peu turbulent d’après ce qu’on dit etc, on vous envoie...
DOMINIQUE DE VILLEPIN J’aime le sport...
SERGE MOATI ... oui, oui c’est ça... les jeunes filles aussi à l’époque...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Tout...
SERGE MOATI C’est cela, tout, alors on vous envoie dans un collège jésuite où vous rencontrez DOUSTE-BLAZY et au Caousou, collège jésuite à Toulouse, pour vous apprendre la vie et la morale etc. Alors vous devenez un excellent élève, ce qui n’était pas prévu au programme, vous devenez un excellent élève...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est ce que j’avais promis à mes parents...
SERGE MOATI Vous êtes formidable, vous êtes formidable et après vous rentrez à New York où vos parents sont allés, vous passez une année à New York, c’est le rêve, la liberté etc et c’est surtout la présence proche pour vous, tous les jours, tous les jours de votre grand frère Eric, qui a dix-huit ans...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, c’est pour lui que je suis venu...
SERGE MOATI Vous êtes son guide...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je suis plus jeune que lui et ayant passé mon bac quand j’étais en première, donc ayant pris un peu d’avance, ayant lui suite à une longue maladie, pris du retard, je suis donc placé dans la position de l’accompagner et très tôt, il me convoque un soir dans sa chambre et il me dit : je veux te donner mon droit d’aînesse. Il m’a donné son droit d’aînesse...
SERGE MOATI Il sentait, Eric, qu’il allait mourir ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je pense qu’il le sentait parce qu’il y avait une urgence dans sa vie, il y avait un regard, une passion dans ce qu’il disait, extraordinaire...
SERGE MOATI Il vous dit d’ailleurs "à quoi bon vivre" ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui parce que c’est quelqu’un qui ne trichait pas, il ne trichait jamais et qui avait besoin de saisir en permanence la vie. Il avait besoin de trouver des êtres autour de lui qui lui fassent aimer la vie et une chose qui m’a beaucoup frappé, qui a compté pour moi dans mon parcours personnel, c’est notre arrivée à Nanterre. Il passe son bac, les médecins avaient dit qu’il ne l’aurait jamais, c’est de là que d’ailleurs je ne crois plus les experts, en tout cas pas à la lettre. Il passe son bac avec mention, il arrive au campus de Nanterre où j’avais fait moi ma première année de lettres et immédiatement, on se retrouve, c’est l’été, au moment des inscriptions, et on se retrouve avec des amis dont un certain nombre militaient dans les groupuscules d’extrême gauche et qui étaient des amis de la cinémathèque et d’activités diverses. Et on se retrouve au soleil et là la conversion s’engage et immédiatement : tu sers le débat sur les rapports de force de production, l’avenir triomphal et la fin de l’économie de marché et à un moment donné, mon frère pour qui tout ça est très éloigné des préoccupations, ce qu’il aime, c’est la vie, c’est les autres, c’est la très jolie fille qui est en face de lui et cette réalité de la chair et de la vie, qui dit : bon, écoutez, c’est formidable mais il faut beau, on est là, on est heureux, partageons et vivons les choses. Et j’ai vu le regard de ceux qui étaient en face de lui, avec commisération dire "mon pauvre vieux, tu ne comprends rien". Et là pour moi, il y a une rupture entre ce qui est l’apprentissage de la vie que j’ai fait enfant dans les Caraïbes, en Afrique du Nord et qui est une vie qu’on touche, une vie sensuelle, une vie où on aime les gens qui sont autour de vous et ce débat d’idées, cette idéologie, cette distance, cette cruauté qui s’installe dans l’idéologie... qui fait qu’on écarte. Et là j’ai senti qu’il y avait quelque chose, il est mort d’ailleurs... il est mort trois mois plus tard.
SERGE MOATI Il est mort du cœur, une crise cardiaque dans un bain qu’il prenait...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Il s’est éteint...
SERGE MOATI C’est vous qui l’avez découvert...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, on est parti en Europe du Nord, ça se faisait beaucoup à l’époque, on est parti en stop...
SERGE MOATI Voir les belles Suédoises...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, enfin voir le monde et donc on a été en Norvège, en Finlande, en Suède, un peu partout et il est revenu et on était au bord de la mer et là il s’est éteint et c’est moi qui l’ai trouvé.
SERGE MOATI Il ne vous quitte jamais ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non. Non et surtout il me rappelle en permanence à l’essentiel de la vie. Je me rappellerai toujours, j’avais huit ans, quand je l’ai vu dans la souffrance au milieu des autres et je voyais les rires de ceux qui ne comprenaient pas ce qui se passait et je me suis juré et c’est ce que j’ai toujours dit à mes enfants, de ne jamais avoir honte des gens qu’on aime. Je crois que c’est vraiment une fidélité qu’on se doit à soi-même, donc oui, il m’a beaucoup plus appris que je ne lui ai appris et j’ai beaucoup appris à son contact et en particulier à ne jamais se plaindre et à toujours garder cette idée qu’il y a quelque chose de plus grand dans l’homme y compris quand parfois il vous fait mal.
SERGE MOATI Le devoir d’aînesse, c’est vous... vous êtes devenu le grand frère.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, la charge de l’aînesse.
SERGE MOATI Il y a un écrivain qui vous a écrit une lettre là. Si vous voulez bien vous retourner Monsieur le Premier ministre, voilà, elle vous est adressée et si vous voulez bien la lire. Vous savez qui est cet écrivain, c’est Patrick RAMBAUD.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Patrick RAMBAUD. Monsieur le Premier ministre, nous nous sommes rencontrés il y a quelques années dans votre bureau de l’Elysée. PARIS-MATCH m’avait demandé de vous bousculer de questions mais en moins de cinq minutes, nous n’avons plus parlé que de la révolution et de l’empire ; vous veniez de publier un récit des Cent jours et j’achevais un roman sur le premier exil de NAPOLEON à l’île d’Elbe. Nous appartenons à une génération veinarde qui a appris l’histoire à l’école. A dix ans, nous savions la chronologie depuis les Pharaons jusqu’à la guerre de 40 ; votre discours à l’ONU sur notre vieille Europe venait de cette mémoire commune. Dites-moi, vous qui devez prendre soixante décisions par jour, de la plus minuscule à la plus essentielle, que pèse l’histoire de nos ancêtres dans votre infernale vie quotidienne ? Salut et fraternité comme on disait encore en 1795, Patrick RAMBAUD...
SERGE MOATI Patrick RAMBAUD qui rappelons-le...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est une belle lettre...
SERGE MOATI C’est une belle lettre... qui est le cofondateur du magazine ACTUEL, qui vient de l’extrême gauche... Prix Goncourt...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Qui est un merveilleux écrivain...
SERGE MOATI Merveilleux écrivain, prix Goncourt et grand prix de l’Académie française pour son roman intitulé "La bataille".

DOMINIQUE DE VILLEPIN Et qui est un personnage inouï parce qu’il a été très longtemps nègre avant de devenir auteur lui-même, c’est dire quelle humilité, quand on a le talent qu’il a, s’effacer, c’est...
SERGE MOATI C’est beau !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais la question qu’il pose est une vraie question...
SERGE MOATI Les fantômes paralysent-ils...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non certainement pas paralysent-ils... mais aident... vous êtes sollicité en permanence par l’histoire parce qu’elle se rappelle à vous. Je me rappelle mon premier voyage en Afghanistan, il s’agissait de déterminer l’engagement de la France à ce moment-là sur le plan militaire, sur le plan de la coopération, eh bien la visite des deux lycées, celui des garçons et celui des filles à Kaboul, deux lycées français, ces jeunes qui parlaient français, vous êtes bouleversé... Lycées d’ailleurs qui avaient été créés par Georges POMPIDOU, vous êtes bouleversé par ce qu’est la francophonie, ce qu’est la mémoire commune qui s’est créée et cette passion pour la France. Là, vous vous dites : non, on ne peut pas les laisser tomber, on ne va pas les laisser seuls.
SERGE MOATI Les ancêtres vous aident, les ancêtres sont là, ils vous entourent.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui et même parfois dans les décisions les plus difficiles, économiques, sociales, la connaissance de ce qui s’est passé avant, l’anticipation que vous pouvez avoir dans les réactions, alors évidemment ça ne vous évite pas tout et pas parfois certaines bêtises mais c’est un guide.
SERGE MOATI C’est un guide mais on va prendre deux exemples : quelle mouche vous a piqué lorsque vous avez provoqué la dissolution avec CHIRAC ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Pourtant vous avez l’air d’un garçon posé, comme ça, intelligent, qu’est-ce qui vous arrive ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est intéressant votre question parce que vous l’avez rappelé, je ne suis pas élu à l’époque, j’étais secrétaire général de l’Elysée...
SERGE MOATI Oui donc un fonctionnaire qui propose à un président de la République, allez on dissout !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, vous le dites : un fonctionnaire qui propose au président de la République ; on oublie la situation politique de l’époque...
SERGE MOATI Non mais court...

_ DOMINIQUE DE VILLEPIN Court. Toute la classe politique, il y a peut-être une ou deux voix qui se sont exprimées contre, a défilé dans mon bureau et dans le bureau du président de la République pour réclamer cette dissolution.
SERGE MOATI Vas-y ! Vas-y toi ! ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Sortons de la situation d’impasse dans laquelle nous étions...
SERGE MOATI La droite était foutue.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Confrontée à d’immenses difficultés... appuyée sur une analyse qui était celle du tout Etat de l’époque, ce qui prouve qu’il ne faut pas toujours écouter les experts, qui était que la situation économique ne devait cesser de se dégrader.
SERGE MOATI Alors ils n’avaient qu’à le dire au président...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais ils l’ont dit !
SERGE MOATI Ah ils l’ont dit ! Et après on a dit : c’est VILLEPIN, c’est VILLEPIN !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Vous savez, la logique de la politique, c’est très souvent, très souvent les boucs émissaires. Depuis Philippe-Auguste, c’est comme ça !
SERGE MOATI Qui vous en veut à ce point ? ! Quand même il y a un truc là !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Quand vous occupez une place importante...
SERGE MOATI Non, non, d’accord, vous attirez la jalousie et tout ça...
DOMINIQUE DE VILLEPIN C’est normal qu’on souhaite à un moment donné vous écarter... c’est le jeu traditionnel.
SERGE MOATI Il y avait des gens quand même qui vous poussent à la faute et qui après se sont réjouis de ça.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Ceux qui veulent votre place...
SERGE MOATI Alors c’était qui à l’époque ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Ceux qui considèrent... ah bien non, ce n’est pas à moi de citer des noms...
SERGE MOATI Mais si... en 95, il s’était passé des choses quand même entre CHIRAC et... comment s’appelait-il déjà ? Oui, ça y est le nom me revient, BALLADUR, c’est ça, non ? !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Il n’a pas grand chose à voir à l’affaire. Non mais vous savez, il y a une règle en politique, en tout cas pour moi... Ne jamais s’attarder et jamais regarder en arrière, pour une raison très simple : vous vivez d’amertume, vous vous coupez de ce qui fait l’essence de la politique. On a besoin d’avancer.
SERGE MOATI En tout cas on vous reproche la dissolution... comme on vous reprochera après le CPE...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je porte la dissolution !
SERGE MOATI Et vous portez le CPE aussi, on dit "il n’écoute personne, VILLEPIN !"...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Et je ne me défends pas... et je ne me défends pas...
SERGE MOATI On dit "il n’écoute personne, VILLEPIN, il fait ce qu’il veut"...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Il n’écoute personne... en l’occurrence, il a justement participé avec beaucoup d’autres à ce choix...
SERGE MOATI L’homme qui fait trembler BUSH à l’assemblée des Etats-Unis, il plie devant Bruno JULLIARD, président de l’UNEF...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Ce n’est pas tout à fait l’histoire...
SERGE MOATI Mais c’est un peu l’histoire quand même...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non, ce n’est pas tout à fait l’histoire...
SERGE MOATI Non mais quand même on va vous dire "vous auriez dû tenir etc" !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non mais tenir, on a tenu jusqu’au moment où il apparaissait absurde de continuer et où ça apparaissait comme de l’entêtement. Donc je crois qu’il faut savoir faire preuve de détermination en politique, il faut aussi savoir reconnaître quand les circonstances font qu’une mesure n’est pas prête. Mais revenons un instant sur le CPE, un instant : il y a une erreur qui a été commise, collectivement, par nous tous, c’est de faire de la jeunesse la variable d’ajustement du chômage. Les jeunes ont payé depuis trente ans tout le prix de la croissance et de la bataille de l’emploi. Résultat : c’est un chômage qui est le double chez les jeunes et parfois jusqu’à 30 à 40% dans un certain nombre de quartiers...
SERGE MOATI Et qu’il fallait tenter quelque chose... mais vous l’avez mal expliqué bon Dieu !
DOMINIQUE DE VILLEPIN Vous savez, c’est toujours ce qu’on se dit a posteriori...
SERGE MOATI Non, c’est vrai, non pas a posteriori...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Nous avions réussi le contrat nouvelle embauche. Fort de ce contrat, je me suis dit : il y a la possibilité d’essayer d’aller encore plus loin et puis c’est apparu comme une stigmatisation, c’est-à-dire exactement comme l’inverse de ce que je souhaitais faire. Il fallait prendre acte, en tirer les leçons, l’expérience et il y a eu une expérience majeure du CPE, c’est pour ça que d’un mal...
SERGE MOATI Mais c’est un deuxième échec grave qui vous est reproché, vous le savez bien, c’est pour ça que vous êtes mal dans les sondages en ce moment...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Vous avez raison, SERGE MOATI, mais d’un mal peut sortir un bien.
SERGE MOATI Lequel ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Nous avons mis sur la table le problème du lien entre l’université et l’emploi ; est-ce que nous l’aurions fait sans cela ? Nous avons réussi à mettre sur la table et proposer à l’ensemble des jeunes aujourd’hui un service de l’orientation ; il y a 190.000 jeunes qui sortent de l’école et de l’université sans diplôme. Eh bien aujourd’hui, nous sommes en mesure de leur proposer une orientation qui prenne en compte la vie professionnelle. Je crois que c’est un grand progrès en avant.
SERGE MOATI Monsieur le Premier ministre, c’est justement le débat que nous allons avoir avec vos interlocuteurs et le public qui est réuni juste à côté au Studio Gabriel. Merci beaucoup de cet échange. Nous allons rejoindre le public de notre studio. Nous allons retrouver pour ce RIPOSTES exceptionnel, numéro 274, quatre invités. AMINATA TRAORE, ancienne ministre de la Culture du Mali et grande figure de l’alter mondialisme. Notre consœur SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE, rédactrice en chef politique du FIGARO Magazine, partenaire de notre émission. Jean-Hervé LORENZI, président du Cercle des Economistes et JACQUES ATTALI, JACQUES ATTALI, ancien conseiller de François MITTERRAND, auteur à succès et président de PLANET FINANCE. Le Premier ministre répondra aussi en direct aux questions du public présent sur le plateau de ce RIPOSTES exceptionnel. Donc, nous allons commencer ce RIPOSTES exceptionnel, justement, par une question qui vient de la salle, j’ai le plaisir de vous présenter Monsieur CLAUDE TEROUINARD, Monsieur CLAUDE TEROUINARD est maire UMP de Châtillon-en-Dunois. Vous avez d’entrée une question à poser au Premier ministre, il nous écoute, nous aussi, il vous écoute, nous aussi, ce qui tombe bien, allez-y Monsieur TEROUINARD.
CLAUDE TEROUINARD Bonsoir Monsieur le Premier ministre.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Bonsoir.

CLAUDE TEROUINARD Merci d’abord pour la belle leçon de tendresse humaine que vous venez de nous donner. Je suis très marqué par la montée de le PEN dans les sondages. Dans ma petite commune, comme dans les communes voisines, au cours des 3 dernières élections présidentielles, il était en première ou en deuxième position. Les sondages aujourd’hui dans les communes rurales, dans le milieu ouvrier le situent à près de 26 %. D’où vient ce vote ? Vous avez parlé de colère tout à l’heure, je pense que cette colère ne fait que croître et embellir. Pourquoi ? Le bassin d’emplois de Châteaudun que vous connaissez bien, aujourd’hui 850 emplois menacés. Que vont devenir ces gens qui n’ont pas fini de payer leur pavillon, qui s’occupent de leurs vieux parents, dont les enfants sont aux études ? La POSTE, l’agence Postale, tous les 6 mois la POSTE change les règles de fonctionnement. Vous avez parlé du tabac, c’est vrai que le tabac c’est bon pour la santé, mais le petit café tabac...
SERGE MOATI C’est bon pour la santé...
CLAUDE TEROUINARD Qui risque de fermer, c’est terrible. La couverture médicale, vous avez fait des très gros efforts...
SERGE MOATI Oh ! Monsieur, donc inquiétude...
CLAUDE TEROUINARD Alors inquiétude, deux solutions, deux solutions que je voudrais poser au Premier ministre. Nous sommes à la bifurcation du TGV Atlantique, les gens de Rennes aujourd’hui, pour aller à Bordeaux, sont obligés de passer par Paris, pourquoi pas une gare à la bifurcation ?
SERGE MOATI D’accord, mais là je ne suis pas sûr...
CLAUDE TEROUINARD 25 minutes nationalement, pourquoi ne pas faire un grand ministère de la Ruralité comme il y a un ministère de la Ville, avec des vrais moyens, une politique innovante et qui soit à la hauteur du désespoir de ces campagnes.
SERGE MOATI Merci beaucoup Monsieur TEROUINARD. La réponse est au Premier ministre.
DOMINIQUE DE VILLEPIN D’abord, je veux saluer un maire qui est engagé au service de la commune et qui est un pionnier, puisqu’il a le premier ouvert une Maison des Services Publics, il a engagé de nombreuses initiatives qui, aujourd’hui peu à peu...
SERGE MOATI Votre réputation, vous voyez, vous a précédé Monsieur TEROUINARD.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non mais peu à peu se généralisent dans notre pays, parce que nous prenons exemple sur ce qui marche. Dans le domaine des services publics en milieux ruraux par exemple, la création de relais postaux, voilà une initiative qui est partie sur le terrain et qui a été généralisée à l’ensemble du pays.
SERGE MOATI La montée du front national...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Alors la montée du front national...
SERGE MOATI Le désespoir, la colère.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je suis tout comme le maire d’Eure-et-Loire très préoccupé par cette montée du front national, parce qu’on voit comment des évolutions (qui ne sont pas assez rapides) créer une impatience qui se transforme en colère, et en gros on jette le bébé avec l’eau du bain. Quand on constate, prenons la baisse du chômage, que l’on passe de 10,2 % de chômeurs dans notre pays à moins de 9, ce n’est pas rien, ce n’est pas suffisant, ce n’est pas assez...
SERGE MOATI Oui, mais on n’y croit pas.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui, on n’y croit pas, mais je vais vous dire, on n’y croit pas mais on le voit. C’est-à-dire que le jeune qui se lève le matin, il sait qu’il n’avait pas de proposition avant, il sait qu’il peut en avoir aujourd’hui...
SERGE MOATI Vous croyez ça, qu’il sait ça ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je vais vous le dire, nous on le voit dans tous les indices tels que par exemple, les Volontaires du Progrès qui partent à l’étranger, là où il y avait beaucoup de demandes il y a quelques mois, il y en a beaucoup moins aujourd’hui. Donc, on mesure cela par toute une série d’indications. Aujourd’hui, il y a plus d’offres d’emploi sur le marché qu’il n’y en avait il y a un an, il y a deux ans.
SERGE MOATI Et malgré ça, il vous dit angoisse, colère, nervosité...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Alors justement, ce qui se produit, c’est en permanence l’expression de positions radicales qui sont amplifiées par le fonctionnement de notre démocratie, et en particulier notre démocratie d’opinion, une démocratie médiatique. C’est-à-dire que nous sommes en permanence dans la caricature de choses. La vérité des choses, regardez ce que nous avons fait en matière de service public en milieux ruraux, la couverture technologique du territoire par Internet pour le réseau mobile, nous serons à la fin 2007 en avance sur tous les autres pays européens, c’est-à-dire que nous aurons réussi à faire beaucoup plus rapidement que les autres ce qui devait être fait. En matière de défense de nos intérêts agricoles, la ruralité c’est aussi ça, regardez ce que nous faisons pour la transmission des exploitations. Eh bien ! Ce sont des choses qui sont... que nous les faisons considérer comme parfaitement naturelles, et on ne retient que ce qui ne marche pas. Donc toute la journée, on serine ce qui ne marche pas. Oui, mais...
SERGE MOATI Mais alors comment ça... mais alors qu’est-ce qu’il faudrait faire ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Attendez, allons plus loin, allons plus loin. A un moment donné, il faut se poser une autre question, et je pense que nous sommes aujourd’hui à un moment de notre histoire démocratique où il faut se la poser : que se passerait-il si Monsieur le PEN arrivait au pouvoir ? Moi je vais vous dire ce qui se passerait...
SERGE MOATI Il sera là la semaine prochaine.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui mais je crois que... et c’est comme tous les extrêmes, je crois que nous aurions alors quoi ? Un pays qui se rétrécirait, qui fermerait ses frontières, qui se couperait du reste du monde, et qui verrait peu à peu son économie se marginaliser et nos difficultés s’accroître jusqu’à l’asphyxie. C’est dire qu’à un moment donné, il faut choisir, la démocratie c’est le choix. Je conçois parfaitement qu’on ne soit pas tout à fait satisfait de ce qui se passe, mais il faut arbitrer entre ce que proposent les uns et ce que proposent les autres, c’est ça la maturité politique. Quand on voit le PEN se banaliser dans le jeu politique sur les plateaux, dans son expression, avec une modération qui...
SERGE MOATI Light.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui light, souple, eh bien il faut ne jamais oublier quelles sont les conséquences des propositions qui sont faites. C’est dire que les 5 prochains mois seront utiles pour aller jusqu’au bout des propositions, que se passerait-il si nous fermions nos frontières...
SERGE MOATI Il ne faut pas que l’UMP se lepénise trop non plus, enfin etc...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je n’ai jamais cru à une stratégie qui consistait à aller pêcher sur les terres ou dans les eaux du front national...
SERGE MOATI Certains y cèdent parfois.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais je pense que c’est une erreur.
SERGE MOATI D’accord. SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE, est-ce que vous remarquez... alors SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE, journaliste... patronne des pages politiques du FIGARO Magazine a fait un sondage, on est partenaire, etc..., est-ce que vous ressentez vous dans votre sondage la montée de le PEN ?
SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE Alors le baromètre présidentiel qu’on fait avec Serge tous les deux mois, TNS SOFRES pour Le FIGARO Magazine, FRANCE 5 et RIPOSTE, ne nous montre pas cette fois-ci de montée de le PEN.
SERGE MOATI Ah ! Monsieur TEROUINARD.
SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE Alors en fait, il a à la fois raison et tort de s’inquiéter, parce qu’il y a quand même d’autres signaux. Il est à 11 % d’intentions de vote, c’est déjà assez haut, et si l’on examine sa structure de vote, c’est là qu’on peut s’inquiéter. Parce que jusqu’ici, il était confiné dans des marges électorales de gens plutôt modestes ou de gens qui se sentaient en marge, aujourd’hui il est à 16 % chez les chefs d’entreprise et les cadres, il est à 15 % chez les employés, c’est donc que son image en terme d’intentions de vote est en train de se banaliser dans tous les milieux les plus intégrés. Donc, ça veut dire...
SERGE MOATI On n’a pas honte, avant on n’osait pas dire qu’on votait pour le PEN et tout ça, alors...
SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE Voilà, et maintenant il s’est dédiabolisé, et la preuve c’est que dans le sondage de popularité d’il y a 15 jours, d’un autre baromètre mais aussi TNS SOFRES, il est à 17 %, c’était exactement le score qu’il avait le 21 avril 2002. Donc, ça montre bien qu’il s’est dédiabolisé, qu’il s’est banalisé et que s’il n’a que 11 % d’intentions de vote aujourd’hui, il peut y avoir quand même une énorme marge de progression. Mais enfin pour l’instant, ce n’est pas encore trop inquiétant, mais point d’interrogation.
SERGE MOATI D’accord. Alors sur ce point précis, après vous reprendrez la parole évidemment Sylvie pour commenter le...
SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE Le reste ?
SERGE MOATI Le reste évidemment. Sur l’effet le PEN, sur la colère dont on parle, etc..., JACQUES ATTALI et ensuite LORENZI.
JACQUES ATTALI Sur ce... je voudrais le replacer dans une perspective Monsieur le Premier ministre. Vous êtes au pouvoir depuis 5 ans, d’une façon ou d’une autre, je voudrais savoir si vous êtes objectivement fier du bilan que vous allez laisser au président suivant, quel qu’il soit, en particulier sur 3 sujets qui me paraissent absolument déterminants pour construire la France dans les 20 ans qui viennent : la construction européenne, sur lequel depuis 5 ans malheureusement on n’a pas beaucoup avancé (c’est le moins qu’on puisse dire), en particulier où la France n’a fait aucune proposition sérieuse, en particulier dans nos relations avec nos partenaires allemands qui sont si déterminants ; le deuxième c’est la construction d’emplois industriels sur lequel, à mon sens, se joue pour l’essentiel la question de savoir si nous allons être capables de créer des emplois, et pas seulement par des mesures sociales qui pourraient le permettre ; et le troisième c’est de savoir si nous sommes capables de repenser notre capacité à organiser la défense de la France, qui suppose de repenser totalement notre système militaire actuel. Sur ces 3 sujets, je voudrais savoir si vous avez un sentiment d’avoir accompli le devoir qui serait nécessaire, et en particulier sur un dernier qui les résume tous, le fait que depuis 1 mois maintenant, les fonctionnaires français sont payés par les impôts qui seront payés par nos petits enfants, c’est-à-dire par les dettes. Et ceci crée une condition évidemment épouvantable, qui fait que chacun le ressent comme tragique.
SERGE MOATI C’est l’auteur de “ Brèves Histoires de l’Avenir ”...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Que j’ai lu...
SERGE MOATI Paru chez FAYARD, qui est un livre absolument passionnant. Alors par rapport à l’avenir, est-ce que vous sentez au fond...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Rapidement...
SERGE MOATI Vous avez injurié l’avenir ?
DOMINIQUE DE VILLEPIN Rapidement. Je ne suis pas un Premier ministre satisfait, à l’évidence, et je crois que c’est difficile quand on est à Matignon de se reposer sur ses lauriers et de se dire “ j’ai fait tout ce que je devais faire ”. Non, je ne vis pas avec ce sentiment-là. Sur l’Europe, il faut bien constater, très au-delà de la position de la France ou de la politique de la France, que nous sommes à un moment particulier de l’histoire de l’Europe, et nous sommes à un moment de refondation. C’est-à-dire que nous sommes passés de la dynamique qui ne devait pas s’arrêter à 25 ou 27 de l’élargissement, avec un approfondissement institutionnel, à une logique de projet où il s’agit de marquer des points pour convaincre les Européens que l’Europe reste une aventure qui vaut la peine et peut changer leur vie : dans le domaine de l’énergie, dans le domaine de la Défense, dans le domaine de la sécurité. Je crois que parfois, changer de route ça demande de l’énergie et du temps. Alors c’est vrai que j’ai pensé que nous aurions pu, en disant “ oui ” à la Constitution européenne, refaire ce travail indispensable de réorientation de l’Europe en même temps que nous nous serions dotés de nouvelles institutions.
SERGE MOATI Ça a été visiblement fort mal expliqué.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Non mais évidemment, et c’est facile à dire après...
SERGE MOATI Non mais... c’est toujours la même chose... brouhaha
DOMINIQUE DE VILLEPIN L’Europe, il faut à l’évidence aller beaucoup plus loin. Et je suis convaincu que la refondation de l’Europe, dès lors que les citoyens adhèreront à cette Europe, à partir notamment d’un noyau dur renforcé, d’une union franco-allemande, je suis l’un de ceux qui plaident pour que nous allions plus loin dans une union d’Etat, avec les Etats autour qui le souhaiteraient. Mais aujourd’hui avancer cette idée, vous le savez parfaitement
JACQUES ATTALI, ça ne correspond pas au souhait des Allemands ni des autres pays européens. Donc c’est face à la difficulté que nous ferons cette nouvelle orientation de l’Europe. Deuxième élément, la politique industrielle. Vous savez, nous n’avons pas chômé dans ce domaine, et s’il y a une conviction aujourd’hui du gouvernement qui est le mien, comme celui de Jean-Pierre RAFFARIN, c’est bien l’idée que la politique industrielle il faut la défendre à tout prix. Regardez dans le domaine de l’aéronautique, regardez dans le domaine de l’automobile, regardez la mise en place des pôles de compétitivité, regardez la façon dont nous avons voulu développer notre politique de recherche, 6 milliards supplémentaires consacrés à la recherche, 4.500 emplois de chercheur, voilà un effort tout à fait colossal. Alors vous avez raison, ce n’est pas suffisant, mais nous savons que la France ne peut pas se développer économiquement sans une grande politique industrielle. Il ne s’agit pas de laisser tomber notre agriculture, il ne s’agit pas de se détourner d’une politique de service, mais nous devons défendre cette grande politique. Nous avons pris la décision de nous doter d’outils nouveaux, d’outils modernes, je crois que les pôles de compétitivité c’est une réussite dès lors qu’ils sont mis en rapport avec d’autres grands pôles, notamment en Allemagne, nous aurons de nouvelles perspectives qui s’ouvriront. Il ne faut pas s’arrêter là, il faut aller encore plus loin, amplifier les choses, mais je crois que nous avons eu le courage de constater l’impérieuse nécessité de cette politique, et nous faisons un pas en avant.
SERGE MOATI C’était les fonctionnaires... on paie les retraites avec l’argent de nos enfants...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais qu’est-ce que vous voulez ? Quel est le gouvernement qui a mis sur la table la politique du désendettement ? Quel est le gouvernement qui pour la première fois a réuni autour d’une table la Sécurité sociale...
JACQUES ATTALI Qui a annoncé que les mesures seraient prises en 2008...
SERGE MOATI Après les élections...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Les mesures, on les a déjà prises. On les a prises sur le budget 2007, faut-il le rappeler ? Nous avons baissé notre dépense publique, nous avons choisi de diminuer notre endettement et c’est un choix que nous nous sommes imposés à nous-mêmes. Vous pensez que ça aurait été si facile de boucler le budget 2007 si nous n’avions pas décidé justement de nous imposer cette règle de fer ! Nous avons été les premiers à le faire, je ferai une deuxième conférence sur le désendettement au début de l’année prochaine. Vous savez là, ce sont des actes, ce sont des engagements et nous traçons un chemin puisque nous avons dit que nous terminerons la décennie et nous passerons de la situation actuelle, près de 66% d’endettement, à moins de 60%, c’est dire qu’alors que l’endettement s’est multiplié par cinq en 25 ans...
JACQUES ATTALI Surtout depuis 1993...
SERGE MOATI Surtout depuis 1993, dit entre ses dents
JACQUES ATTALI... c’est-à-dire pas du tout les socialistes...
JACQUES ATTALI Je regarde les chiffres...
DOMINIQUE DE VILLEPIN
JACQUES ATTALI introduit un prisme politicien alors que je me suis gardé de le faire...
JACQUES ATTALI Un prisme statistique, c’est tout.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Un prisme statistique mais vous savez, les statistiques, encore faut-il être capable de les interpréter dûment, ce serait un débat beaucoup trop long et je ne crois pas qu’on puisse renvoyer ainsi...
SERGE MOATI Madame AMINATA TRAORE, comment vous voyez ce petit échange franco-français comme ça... sur LE PEN, ça vous intéresse aussi, non ?
AMINATA TRAORE Oui absolument, moi je me dis que la meilleure manière de contrer l’effet LE PEN, c’est de changer de discours sur l’autre et le reste du monde et tout particulièrement les régions du monde qui ont une histoire, une histoire certainement douloureuse mais nous avons écrit une bonne partie de l’histoire...
SERGE MOATI C’est ensemble qu’on l’a écrite, cette histoire.
AMINATA TRAORE Alors donc je crois qu’il y a une manière artificielle... ce discours biaisé sur l’autre et plus particulièrement l’Afrique parce que l’étranger non désirable, sans papiers, le prototype, c’est bien entendu le noir africain et pour aller plus loin le Malien...
SERGE MOATI C’est vous quoi ! C’est vous...
AMINATA TRAORE Dans vos propos, j’ai relevé énormément d’aspects qui pourraient s’appliquer à l’Afrique : quand vous dites "les Français sont rebelles aux choix imposés", mais on n’a jamais rien demandé à l’Afrique quant aux choix, quant à ce qu’elle a envie de faire, de l’Indépendance à ce jour... après les indépendances, on est entré dans la guerre froide et puis dans le néo-libéralisme et moi j’ai vu le rôle important que vous avez joué quand vous étiez au ministère des Affaires étrangères, si vous étiez Premier ministre de l’un de ces Etats africains, est-ce que vous poseriez les problèmes dans ces mêmes termes, c’est-à-dire situer votre pays dans le monde en terme d’identité, de croissance... pour l’instant, nous passons pour être des boucs émissaires, le bouc émissaire parfait, c’est l’Afrique et si vous étiez Premier ministre en Afrique, Monsieur le Premier ministre ?
SERGE MOATI Il ne peut pas répondre là quand même !
AMINATA TRAORE Si, si, si, moi je crois... je mesure la difficulté de la tâche... qu’est-ce que la France peut pour l’Afrique où si elle est si influente...
DOMINIQUE DE VILLEPIN AMINATA TRAORE pose une vraie question importante... la proximité entre la France et l’Afrique, j’allais dire l’affection qu’éprouve la France pour l’Afrique et nous l’avons marquée au fil des siècles et au fil des décennies parce que c’est un engagement qui n’est pas uniquement un engagement de mots ou de cœur, c’est un engagement d’actes. Le pays qui est le plus engagé en matière d’aide au développement vis-à-vis de l’Afrique, c’est la France. Le pays qui s’engage le plus au service de la paix en Afrique, c’est la France. Le pays qui s’engage aujourd’hui, nous l’avons fait à la conférence de Nairobi, pour défendre les intérêts à long terme de l’Afrique en matière d’environnement, c’est la France. Vous parliez des Maliens, 300.000 Maliens qui habitent en France. Ces Maliens, ils envoient chaque année au Mali l’équivalent de ce que nous apportons au Mali en terme de coopération : 180 millions d’euros. S’ils n’étaient pas là, ils ne pourraient pas le faire. Il y a quatre millions de Maliens au total qui vivent à l’étranger, donc c’est un effort tout à fait considérable. Et l’aide que nous apportons, nous avons pris en compte la situation du Mali, sa situation économique, vous avez été ministre au Mali, donc vous connaissez bien les défis concrets...
AMINATA TRAORE C’est une aide qui ne marche pas, Monsieur le Ministre, ce n’est pas de cette aide-là dont nous avons besoin...
DOMINIQUE DE VILLEPIN On peut toujours effectivement critiquer...
AMINATA TRAORE C’est une aide au commerce concurrentiel et non pas une aide conforme aux besoins des Maliens.
DOMINIQUE DE VILLEPIN Alors laissez-moi vous dire ce qu’est cette aide ; dans un premier temps, c’est une aide aux Maliens qui veulent investir au Mali, ça c’est une aide très concrète qui vise justement à défendre des projets ; dans un deuxième temps, c’est une aide qui vise à faire en sorte que les Maliens qui veulent retourner au Mali, puissent défendre des petits projets de développement économique. Et enfin c’est une aide qui privilégie la jeunesse. Donc je sais que dans un discours alter mondialiste où on veut mélanger parfois les choses, c’est une présentation qui n’est pas satisfaisante...
AMINATA TRAORE C’est l’option libérale...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Mais vous savez, dans le film où AMINATA TRAORE apporte une contribution très importante, qui est "Bamako", qui est un merveilleux film d’Abderaman SISSAKO. Dans ce film, il est fait le procès de la banque mondiale et du fonds monétaire international. Moi je suis très près de penser comme vous que toutes les politiques d’ajustement structurel n’ont pas été à la hauteur des espérances...
SERGE MOATI Vous êtes dans la posture du repentant vous aussi...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Je ne dis pas ça, je dis qu’il faut en tirer les leçons et je suis convaincu aujourd’hui qu’aimer l’Afrique, c’est faire en sorte de ne jamais s’engager dans des politiques de coopération qui soient détachées d’une logique de résultats. On ne peut pas donner à fonds perdus. Pendant trop longtemps, les pays occidentaux ont construit des éléphants blancs en Afrique, c’est-à-dire des choses qui ne servaient à rien et qui au bout du compte n’aidaient pas la populationàsedévelopper. Faire un travail de formation,faireun travail d’éducation dans ces domaines-là, nous pouvons faire beaucoup plus et je suis convaincu que dans la France telle qu’elle doit se voir à cinquante ans, elle doit être le leader et c’est ce qu’elle s’efforce de faire notamment dans le cadre de l’Europe, le leader de la Communauté internationale pour défendre une coopération vis-à-vis de l’Afrique qui est aujourd’hui l’intérêt fondamental de nos Etats. En matière de sécurité, comment est-ce que nous pouvons lutter contre le terrorisme, lutter contre les grands trafics, les circuits mafieux si nous ne travaillons pas ensemble main dans la main avec les Africains ? Comment est-ce que nous pouvons lutter contre l’immigration clandestine si nous ne portons pas avec eux des projets de développement choisis de concert avec eux ? Alors il y a deux options aujourd’hui sur la table : la première qui est souvent tentante : on jette le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire que rien ne marche, personne ne nous aide, les Français sont en Afrique avec leurs armées pour défendre les intérêts...
SERGE MOATI Des méchants colons, post-coloniaux etc...
DOMINIQUE DE VILLEPIN Oui... moi je regrette, j’ai défendu la présence de la France en Côte-d’Ivoire à un moment où la Côte-d’Ivoire était menacée par la guerre civile et j’avais en tête, parlons de mémoire, ce qui s’était passé au Rwanda où nous avons voulu trop tard faire une intervention humanitaire qui a d’ailleurs été fortement critiquée. Eh bien je crois qu’à un moment donné, il est très important - et je le dis croyez-moi avec l’immense affection que je porte à l’Afrique - très important de ne pas décourager ceux qui tendent la main, ceux qui sont présents alors que les autres ne sont pas là. Quel est le pays qui fait le plus pour l’Afrique aujourd’hui dans le monde ? Eh bien soyons francs, c’est la France.
SERGE MOATI On va revenir au baromètre d’abord parce que là il y a un consensus là sur l’Afrique, j’ai l’impression... elle me dit non, je continue, je pense qu’il y a un consensus quand même...
AMINATA TRAORE On a plus besoin d’écoute et de respect que d’amour. Il ne s’agit pas... ce n’est pas une histoire d’amour, il s’agit aujourd’hui du fait que les sociétés civiles n’ont pas d’existence du fait du poids des bailleurs de fonds dans la France.
SERGE MOATI Alors ça vous intéresse de savoir qui va être président d’après les sondages, qui va être président français ou vous vous en tapez complètement ?
AMINATA TRAORE Un président ou une présidente à l’écoute...

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